Scouts Musulmans Algériens: Par le Mouloudia et pour l'Algérie

Sétif. 8 mai 1945, Bouzid Saal, jeune scout, drapeau algérien à la main, est abattu par un gendarme français. L'incident sera le tournant de la résistance algérienne face à l'occupant. Bouzid sera le second martyr d'une longue liste que les scouts musulmans algériens donneront pour la cause nationale. Second, car le premier n'est autre que le fondateur-même du mouvement: Mohamed Bouras.

Nous sommes en 1925. La famille Bouras quitte Miliana et s'installe rue Farine à la Casbah d'Alger. Les Bouras forment une famille conservatrice, très à cheval sur la religion. Le papa, proche de la mosquée de Miliana, a inculqué à ses enfants les valeurs de l'islam. La famille ne se considère pas comme Française, encore moins comme indigène. Les Bourras sont avant tout musulmans et il n'était pas bon en ces temps-là d'être musulman dans le petit village de Miliana.

Les Bouras prennent quartier à proximité d'une autre famille qui a fuit Miliana. Les Belkessa forment eux aussi une famille conservatrice des valeurs algériennes. Le papa, ancien militaire, était membre du comité de la mosquée Sid-Ahmed Benyoucef. Les deux familles vont rapidement sympathiser et devenir inséparables. Une relation qui affectera rapidement leurs deux enfants respectifs: Mohamed et Abdelkader. Surtout que les deux gosses partagent la même passion: Le football.

L'inséparable binôme passait le plus clair de son temps à courir derrière un ballon. Si bien qu'un jour, un responsable de la firme française de textile "Demago", ébloui par leur talent, les enrôle dans son équipe. Les deux "arabes" joueront pendant 3 saison pour le compte du Français. Seuls musulmans de l'équipe, ils se démarqueront par leur talent et ça n'échappera pas aux dirigeants du Mouloudia.

"Le MCA qui avait son siège place de la Régence entendit parler de nous, et un soir de 1927, Hamoud Skandrani et Braham Derriche, des joueurs du Mouloudia, sont venus nous voir pour nous demander de jouer pour leur club. Nous avons tout de suite accepté car ils ont su toucher la fibre sensible et nous disant que c'était une équipe musulmane." dira Abdelkader Belkessa.

Au Mouloudia, Bouras apprendra le nationalisme, l'amour de la patrie. Son père lui avait appris qu'il n'était pas Français, pas indigène, au Mouloudia il apprendra qu'il était Algérien. C'est ainsi qu'en 1930, pour le centenaire de la colonisation de l'Algérie, Bouras jouera les troubles-fête à place du Gouvernement (place des martyrs). Au grand bal dansant organisé par les colons autour du kiosque à musique, le mouloudéen répondra avec l'aide d'une poignée de ses amis par un brouhaha assourdissant si bien qu'il gâchera la fête des européens. Un succès qui lui donnera à réfléchir. Bouras comprend qu'il lui était temps de s'organiser pour de plus grandes opérations.

1932, un évènement de taille va précipiter les choses dans la tête du jeune mouloudéens. quelques semaines après un match amical à Biskra contre le Croissant local, un homme allait débarquer au Cercle du Progrès du Mouloudia et pousser le jeune joueur sur le chemin de la résistance. Tayeb El Okbi, membre des Oulémas Musulmans et compagnon de Ben Badis, s'installe chez le MCA et donne des cours aux musulmans de la Casbah et aux joueurs du club. Le cheikh leur apprend l'arabe, l'islam mais surtout l'amour de la patrie. Une patrie qui s'appelle Algérie.

Mohamed prend de la maturité dans cette ambiance mouloudéenne. Son rapprochement avec le cheikh El Okbi le fait basculer complètement. Désormais il n'avait qu'un seul objectif: faire monter la conscience nationaliste parmi les plus jeunes algériens et, éventuellement, les préparer à toute éventualité. Le projet prendra forme dans la tête du jeune joueur lorsque son frère, de retour de Miliana, lui parle d'un curieux mouvement qui vient d'y faire éruption. Cela s'appellerait "le scoutisme". Bouras se renseigne et monte, avec l'aide de son frère, un tout premier groupe dans la clandestinité la plus totale.  Le Kechf Ibn Khaldoun sera le premier groupe de scouts musulmans jamais fondé en Algérie.

L'opération sera un succès. Mohamed s'attaque alors à Alger et fonde le Kechf El Falah dans la capitale en 1934. Devant la pression de l'administration française, Bouras décide de sortir de la clandestinité. C'est ainsi qu'il dépose en 1935 les statuts d'une organisation non gouvernementale appelée: "Scouts Musulmans Algériens". Bouras était alors encore joueur au MCA. Il faudra une année et un gros travail de coulisses de son ami d'enfance Abdelkader Belkessa  qui travaillait à la préfecture d'Alger pour que l'organisation soit officiellement reconnue par la France.

En Moins de 3 années, les Scouts Musulmans Algériens investiront tout le territoire national et tiendront des assises fondatrices d'une fédération nationale des Scouts Musulmans à Miliana. Nous sommes alors en 1939. Le Scoutisme Algérien venait de naître grâce aux efforts d'un joueur du Mouloudia qui aura forgé son nationalisme dans les murs de ce merveilleux club. Sa devise? "Soit prêt!". Une allusion à peine voilée à la vraie mission du mouvement: préparer les Algériens à la lutte armée. Bouras fera même un dernier affront à l'administration française en cédant la direction du mouvement à Abdelhamid Ben Badis.

C'en était trop! Le gouvernement Français dans sa fourberie et sa lâcheté, le classe parmi les têtes à abattre rapidement. Mohamed est arrêté le 8 mai 1941 et sera inculpé d'espionnage pour les Nazis. Tout un symbole. Après un procès expéditif, il sera fusillé le 27 mai suivant à Hussein Dey.

La France pensait en faire un exemple, elle en a fait le premier martyr de la révolution algérienne. L'information de son exécution fera le tour du pays et renforcera le nationalisme des scouts musulmans algériens. Désormais ils le savent, la France craint le mouvement. Un mouvement qui ne fera que grandir jusqu'à ce 8 mai 1945 où un autre Scout tombera au champs d'honneur. Bouzid Saal, jeune adolescent, décèdera drapeau Algérien en main et gravera son nom en haut d'une liste de 45.000 morts. La langue des armes sera désormais la seule que les algériens utiliseront dans leur dialogue avec l'occupant. et là encore, les scouts seront au premier rang.

A suivre...