Ces clubs qui nous doivent tant...

S'il est une chose que l'histoire retiendra du Mouloudia pour la prospérité, c'est sa bonté envers des clubs, ingrats pour certains, qui le lui ont rarement rendu. Doyen du sport Algérien, le MCA a été tout à la fois. Le père, le grand frère mais aussi le bienfaiteur et le fédérateur si bien qu'il devint un exemple au-delà des frontières du pays.

Le Club Sportif Constantinois (CSC)

L'exemple type de l'ingratitude qui nous est témoignée aujourd'hui, est incontestablement celui du comportement désespéré du petit frère Constantinois qui tente par tous les moyen de s'inventer un extrait de naissance falsifié lui offrant le privilège de la doyenneté, lui qui compte pour palmarès un seul titre de champion d'Algérie.

Si la vérité crue, celle des documents officiels, donne raison au Mouloudia d'Alger (bien que ce dernier ne se souciât jamais de ce débat), c'est la sentence de l'histoire que nous apportons aujourd'hui. Celle qui ne figure pas dans le journal officiel mais que nous rapporte Hamoud Aouf, fondateur du Doyen, lui même.

Commençons par le tout début. Le football, parti d'Angleterre en 1848, se propagera de proche en proche. Il gagnera d'abord le nord de la France grâce à la colonie britannique vivant au Havre, diffusera dans l'Hexagone puis les pays environnant dont l'Espagne, une halte décisive dans son arrivée en Algérie. En effet c'est d'Espagne vers 1897 que le football traversera la Méditerranée pour s'installer en Afrique du nord, plus précisément à Oran, grâce à des colons Espagnols. C'est donc, naturellement, à Oran que le premier club de football verra le jour en Algérie avant que la discipline ne se propage aux villes environnantes et vers le Maroc puis vers l'est du pays et en Tunisie. Le Club Athlétique Liberté d'Oran (CALO), premier club de football jamais fondé en Afrique, verra officiellement le jour le 10 juillet 1897 soit quelques semaines seulement avant la date présumée de naissance du CSC. Le football qui aura mis 51 ans à traverser la France du nord au sud, n'aura donc mis que quelques mois à traverser l'Algérie d'ouest en est selon les Constantinois. Plus qu'une supercherie, une imposture!

D'où vient vraiment le CSC? L'histoire occultée par les Constantinois pour des raisons que nous ne comprenons pas est toute autre. A Constantine, début du 20eme siècle, deux clubs tentaient tant bien que mal d'exister: l'Étoile Sportive Constantinoise composé de juifs, de chrétiens et d'une minorité de musulmans, et la Jeunesse Sportive Musulmane de Constantine, club principalement composé de musulmans. Deux clubs qui évolueront vers le déclin sous l'effet de la pression coloniale pour l'un et les divergences d'opinion entre musulmans et non musulmans composant ses effectifs pour l'autre. Une bien triste situation qui changera très bientôt.

Aouf sauva les Constantinois

Car, voyez-vous, les nouvelles venant d'Alger sont porteuses d'un immense espoir. On dit qu'il y a là un homme qui a réussi à prendre de contre pied la machine administrative coloniale et fonder un club 100% musulman qui a tenu bon 5 années durant. Un exploit qui éveillera la curiosité de deux anciens membres de l'Étoile Sportive Constantinoise et de la Jeunesse Sportive Musulmane de Constantine. Deux médecins amoureux du ballon rond et empreints de nationalisme algérien. Les docteurs Bendjelloul et Moussa viendront début 1926 en éclaireurs à Alger, rencontreront Aouf et prendront conseil auprès de lui. L'homme les encouragera fortement dans leur démarche de créer, enfin, un club de football musulman à l'est du pays.

Aouf dira à cet effet: "Les docteurs Moussa et Bendjelloul de Constantine sont venus au Mouloudia et m'ont demandé les statuts du MCA. Je les leur ai remis et le CSC a pu voir le jour". Voilà la baffe que l'histoire assène aux falsificateurs. Et c'est en imitant le modèle du Mouloudia Doyen des clubs Algériens que le CS Constantine verra le jour un 26 juin 1926.

Union Sportive Musulmane d'Alger (USMA)

Le hasard faisant bien les choses, c'est un 5 juillet que l'USMA verra le jour suite aux efforts d'anciens joueurs des jeunes catégories mouloudéennes dont Bennour Said, Meddad Arezki et Sid Ali Terkmane menés par M. Kemmat. Des jeunes inexpérimentés mais qui savaient, malgré leur différend, qu'ils pouvaient compter sur un homme dont l'intégrité n'avait d'égard que la grandeur du club qu'il dirigeait. Kemmat avouera: "Mes fréquents contacts avec Mouloud Djazouli dirigeant très actif du MCA m'avaient beaucoup appris".

En réalité, Djazouli (paix à son âme) fera plus que "apprendre" au futur usmiste. Il n'hésitera pas à lui confier une copie des statuts du MCA et  interviendra personnellement pour faciliter les démarches de création de l'USMA auprès de la préfecture d'Alger.

"Mon ami Belkessa était responsable à la préfecture. Quand s'établissaient les statuts ou les rapports je lui téléphonaient 'Voilà, un club va se présenter à toi, tu l'aides à s'affilier". Belkessa se faisait une joie de les aider. Le Mouloudia a aidé beaucoup de clubs musulmans. Certains reconnaissent, d'autres pas", dira à cet effet feu Djazouli.

"Chaque groupe devait implanter une équipe musulmane dans toutes les ville d'Algérie. Mais il leur fallait une autorisation préfectorale. Ils allaient voir Mouloud Djazouli au MCA qui leur disait ce qu'il fallait faire et pour faciliter les choses il me les envoyait. J'étais à la première division, responsable, je faisais les démarches et leur obtenais l'autorisation. Parfois je falsifiais un peu..." rétorque Abdelkader Belkessa.

L'USMA naîtra par cette matinée de l'année 1937 suite à de longues négociations avec le colonisateur sur l'intérêt de la mention "Musulmane" dans l'appellation du club. Elle tiendra sa première assemblée la même année et ouvrira ses portes à d'autres anciens mouloudéens à l'image de Basta, Mohamed Ouali et Zennagui Mohamed.

75 ans plus tard, le club, en mal de reconnaissance à ses bienfaiteurs et au combat de ses fondateurs préfère rompre avec son identité musulmane et opte pour une appellation plus folklorique. L'Union Sportive Médina d'Alger n'est désormais plus musulmane.

Nasr Athletic Hussein Dey

Le NAHD est issue de la fusion de deux clubs en 1947. L'Idéal Club d'Hussein Dey et le Nedjma Sport d'Hussein Dey. C'est ce dernier club qui nous intéressera le plus. En effet, Nedjma a été fondé, par ni plus ni moins, le président mouloudéen des années 1940 lui-même! Mahmoud Bensiam, vu que c'est de lui que nous parlons, pensait que la meilleure façon d'aider les musulmans de ce quartier d'Alger était de leur offrir un club bien à eux. Nedjma sera d'abord un club de boxe qui deviendra omnisport en 1944.

En 1947, Bensiam rencontrera Mohamed Yahi, président de l'Idéal d'Hussein Dey. Les deux hommes décideront communément de fusionner leurs deux clubs. Le Nahd était né. Bensiam étant trop pris dans la gestion du MCA, c'est son oncle qui prendra place dans le conseil d'administration du tout nouveau club nahdiste.

Jeunesse Sportive de Kabylie

En 1942, Ali Benslama reçoit en cachette les documents portant statuts du Mouloudia d'Alger. Il s'agissait pour les mouloudéens comme pour le kabyle de ne pas éveiller les doutes des services de sécurité. C'est le libraire du quartier qui se chargera de la livraison du colis en provenance d'Alger.

Les Zmirli, Hassoun et Iratni se réunissent alors, étudient les documents et annoncent la création de l'Association Sportive Kabyle (ASK) qui sera aussitôt interdite par les services de police. Téméraires, les jeunes hommes reviennent à la charge sous la houlette de Said Amirouche et créent en 1946 sur la base des mêmes statuts (ceux du MCA) la JSK. Ils choisiront pour couleurs ceux du groupe Al-Hilal des scouts musulmans algériens dont ils étaient membres soit le jaune et le vert. Mais un mouloudéen allait leur faire changer d'avis.

Yamarene Ali, arrière central du Mouloudia de 1934 à 1940 s'est installé depuis son retour du service militaire à Tizi Ouzou où il travaille comme policier. C'est lui qui s'assurera du cachet secret des réunions des kabyles afin d'éviter toute descente de police. Mais encore plus, c'est lui qui arrivera à convaincre les Kabyles de la symbolique des couleurs. Et la JSK, à l'image du MCA,  joua en Vert et Rouge.

Union Sportive Musulmane de Blida (USMB)

L'USMB, fondé en 1932, fût le second club musulman du centre à rejoindre le MCA en division d'honneur. Mais voilà, même si le club était plus riche que le Mouloudia, il n'en demeure pas moins que sur un plan purement sportif, il souffrait beaucoup plus. Si bien qu'au bout de sa première saison parmi l'élite, il se trouvera déjà menacé de relégation au même titre que le club français de Gallia Sport. Les dirigeants de ce dernier mèneront une campagne de pression sur le MCA afin d'avoir gain des point du match qui devait mettre en opposition les deux équipes et enfoncer les Blidéens, mais les Mouloudéens se montreront fidèles à leurs principes. Le MCA bat le Gallia Sport et l'USMB reste en division d'honneur.

Smaïn Khabatou, joueur du MCA de l'époque dira: "Le Gallia Sport d'Alger et l'USM Blida étaient menacés de relégation. Le Gallia devait gagner contre le Mouloudia pour rester en division d'honneur de voir l'USMB chuter. Parmi les dirigeants du Gallia, il y avait des gens importants, membres du conseil municipal d'Alger et influents auprès de la ligue. L'un d'eux est allé voir notre gardien et un autre joueurs qui travaillaient à la mairie d'Alger et leur a dit: donnez-nous le match et je t'offre 250.000 francs. Ces deux joueurs sont venus nous avertir. Nous avons fait jurer tout le monde sur le Coran de ne pas se laisser corrompre (...) Le match fût serré, tendu. Il nous fallait faire tomber le Gallia pour maintenir en Division d'Honneur l'USMB. Après 20 minutes de jeu j'inscris le premier but d'u tir imparable des 25m. J'en rajoute un second qui me sera refusé. Nous sommes sortis de cette fournaise sur le score de 1-0 (...) Le dimanche suivant, nous avons laissé le match à l'USMB et le Gallia chutait. L'USMB se souvint du geste mais il importait que le Mouloudia fît son devoir vis-à-vis du sport musulman."

Mouloudia Club d'Oujda (MCO) et l'Union Sportive Musulmane Témouchentoise (USMT)

Par ses qualités humaines si prononcées et un engagement infaillible à la patrie, le réputation du Mouloudia allait vite arriver au fin fond du pays et traverser ses frontière. Elle fera des émules au Maroc où les Oujdis mettront un point d'honneur à créer leur Mouloudia.

"A l'échelle Nord-Africaine, le Mouloudia était un symbole. Au Maroc il y eut même la création d'un Mouloudia. Celui d'Oujda. Le Mouloudia instruisait les musulmans. Quand on allait jouer quelque part, on haranguait les supporters locaux. On les invitait à faire du sport. Mais comment? nous répondaient-ils, nous n'avons pas de stade. Et on répondait: Vous êtes contribuables, vous avez le droit au stade! Ils avaient peur de s'engager alors le Mouloudia les encourageait de sorte que tous les clubs qui se sont créés, l'ont été avec les statuts du MCA" dira Mouloud Djazouli allah yerrahmou.

C'est ainsi qu'en allant jouer à Ain Témouchent le Zideria local en 1928, les mouloudéens poussèrent les musulmans locaux à mettre sur pied leur propre club. Ces derniers mettront 9 années à obtenir leur affiliation mais ne se décourageront jamais car les mouloudéens les ont soutenu tout au long de cette période jusqu'à l'obtention de leur agrément en 1937. L'Union Sportive Musulmane Témouchentoise était née.

Des exemples vous en trouverez d'autres, tant le Mouloudia, décrié par l'ingratitude de certains, fût avant tout ce père aimant et protecteur des musulmans d'Algérie. Les mémoires témoignent de son engagement auprès de ses frères qui le lui ont rarement rendu. Qu'à cela ne tienne, la seule  reconnaissance que le Mouloudia a jamais recherché, et qu'il a obtenu d'ailleurs, est celle de l'histoire. Aujourd'hui, comme hier, il ne cesse de s'en targuer envers et contre les jaloux.

Ceci est notre premier apport à l'édifice auquel nous tenons tant, celui d'écrire le plus fidèlement possible les mémoires d'un monument de l'Algérie.Nous remercions les employés de la section archives de la bibliothèque nationale du Hamma ainsi que nos amis établis en France qui nous ont aidé à rassembler tous les documents nécessaires à l'élaboration de cette série.

Et que vive le Mouloudia!