Raconte-moi le Mouloudia!

Mouloudia.info vous propose de vivre les débuts du club le plus mythique d'Algérie à travers les récits de ses fondateurs... Un voyage au jour le jour agrémenté d'explications et qui vous laissera sans voix.

31 juillet 1921: La création

Abderrahmane Aouf: "Un Samedi, je descendais de chez moi et j'allais au Casino. Arrivé à la place de Régence, plusieurs équipes y jouaient avec des pelotes en chiffon. Il y avait des militaires d'en face le lycée Bugeaud (emir Abdelkader ndlr) et parmi eux un adjudant et des sous-officiers qui m'ont interpellé: Dites donc, regardez le stade des Colombes des Arabes! J'ai été choqué en entendant toute la considération qu'ils avaient pour nous (...) Cela s'est passé le 23 juillet 1921. Je suis allé trouver Allel Saadoune, un camarade d'école, et Mohamed El Ghars et leur ai raconté ce qui venait de se passer. Puis, je me suis mis au travail. J'ai rédigé en 4 exemplaires les statuts d'un club de football selon la loi 1901 sur les associations*. Ensuite, je suis allé à la préfecture demander le formulaire à remplir pour la constitution d'un club. J'ai déposé deux exemplaires des statuts, la composition du conseil d'administration** et j'ai paraphé le registre de préfecture."

*Les statuts portant création du MCA ont été dressés le 31 juillet 1921, déposés et enregistrés au niveau de la préfecture d'Alger le 7 août 1921 et le club a été officiellement homologué le 1er octobre 1921.

**Les membres du 1er conseil d'administration du MCA furent: Abderrahmane dit Hamoud Aoufprésident-fondateur, Rachid Hafiz et Salem Korichi vice-présidents, Allel Saadoune secrétaire, Mustapha Messaoudene secrétaire-adjoint, Abderrahmane Bey trésorier général, Mohamed El Ghars trésorier adjoint, Sid Ali Adjouri, Youcef Alliche, Djelloul Belamri et Ahmed Djaout assesseurs.

Mouloud Djazouli: "Ce groupe de jeunes s'est réunit, éclairé à la bougie, dans un local du quartier Souikia sis rue Benachère. On leur avait dit que, mineurs, ils ne pouvaient créer un club. Ils ont modifié leurs dates de naissance et se sont mis majeurs pour pouvoir le faire. Quant au choix du nom, tout le répertoire y est passé quand un des présents de l'assistance lança: On est jour du Mouloud, alors pourquoi chercher autre chose que Mouloudia?".

16 octobre 1921: Premier match officiel

Mouloud Djazouli: "Hamoud (Abderrahmane Aouf ndlr) a dépensé un argent fou pour le Mouloudia. Son père voyant cela, le bloqua au lit et lui ordonna de ne plus sortir de la maison (...) Mais c'était lui qui détenait tous les équipements et quand le Mouloudia a dû jouer son premier match, les équipements n'étaient pas sur le terrain et il fallait jouer. Les joueurs du Mouloudia ont joué avec leurs vêtements.*"

* La rencontre a eu lieu au stade Lussac à la Pointe Pescade et a opposé le Mouloudia à l'Elan de Bab El Oued. Ce dernier a écrasé le MCA sur le score de 8-0.

Première saison : La crise financière

Abderrahmane Aouf: "Je me retrouvais tout seul. Je n'étais pas aidé. Les commerçants et tout ce beau monde ne connaissaient rien au sport. J'ai écrit une lettre pour collecter de l'argent rue de la Lyre mais ils la jetaient par terre. Ils nous traitaient de bande de voyous (...) Mais quand les succès sont arrivés, Y. Redouane a donné, Si Hattachi a donné, B. Bachtarzi a donné, le gérant du café des allumeurs de gaz a donné. C'était tout ce que l'on a pu collecter. Pas d'aide ni des commerçant, ni des bourgeois! Avec ces dons j'ai acheté les équipements. Puis, au fur et à mesure, j'ai pu acheter les poteaux, les filets et les ballons: des Maylord de Londres!"

1922 : Le départ!

Abderrahmane Aouf: "En 1922, je suis parti en Allemagne effectuer mon service militaire. J'y suis resté jusqu'en 1924. J'ai laissé la présidence du Mouloudia à mon frère aîné Ahmed Kaddour*. Il avait avec lui Deroui, Matiben, Dahmoune, Djaout etc"

* Peu de temps après le départ de Abderrahmane, celui-ci transmit la présidence du club à Said Akaoui, gérant d'un café (café Tlemçani). Le MCA a vécu ses 2 pires années.

1924 : Ouverture du chantier!

Abderrahmane Aouf: "Quand je suis revenu en 1924, mon frère avait oublié de verser les  cotisations annuelles du club de 50 francs à la fédération et 20 francs à la ligue d'Alger. La fédération a alors radié le Mouloudia. J'ai donc fait une réunion à la Régence et j'ai récolté 950 francs. Je suis, ensuite, passé à la ligue où on m'a donné le document d'affiliation. Radiés, il nous fallait repartir à zéro. Mais voilà, il m'a expliqué que la fédération n'acceptait plus pour adhérents que les clubs propriétaires ou locataires d'un terrain de football. C'était le premier obstacle!

J'ai quand même réussit à avoir une première offre. Un certain monsieur Baldidi nous a proposé un terrain à l'hippodrome de la Glacière. (Caroubier). 20.000 m2 à 50 centimes le m2 mais la vente devait se faire à crédit. Nous ne l'avons donc pas acheté. Quelque temps après, ce même monsieur me trouvait un autre terrain, derrière la mairie de Kouba. 2 francs le m2 mais il me plaisait bien! Un terrain plat. J'ai donc réunit le groupe pour leur faire part de la nouvelle. J'avais même étudié un plan de financement à base de cotisations mensuelles des adhérents du club à hauteur de 3 francs chacun. Mais certains ont pris peur et ont finit par décourager tout le monde. Nous ne l'avons donc pas acheté.

Merzag Méliha m'a alors orienté vers un terrain pas loin de la forêt de Baïnem. Mais là encore si on shootait un peu fort le ballon, il fallait aller le chercher à la mer. Le terrain n'aurait donc pas été homologué. Quelque jours après, le maire de Bouzaréa me proposait un terrain au Puits-des-Zouaves. Un terrain trop bosselé pour y jouer au foot."

Mouloud Djazouli: "Hamoud tournait au café Tlemçani fréquenté aussi par le sergent Lamri du 5eme régiment de Tirailleurs. Il lui raconta les malheurs du club, notamment le déficit du terrain qui allait le priver du championnat et le sergent Lamri lui  proposa de passer voir son colonel."

Abderrahmane Aouf: "Un jour après, Mohamed Abdi, Mohamed El Ghars et moi-même sommes allés voir le commandant du 5eme régiment de Tirailleurs de Belfort. Le Colonel Saint Martin, qui est devenu Général par la suite, nous a écrit en double exemplaire l'autorisation d'utilisation du terrain militaire par le Mouloudia. C'est grâce à ce stade gratuit que le Mouloudia a pu enfin rejouer en championnat. "

1927 : L'épanouissement sportif

Mouloud Djazouli: "Aouf portait le Mouloudia à bout de bras. Il était tout à la fois: président, entraineur, garde-matériel, tout! Et ça ne pouvait plus continuer. Il lui fallait un président, ce fût Mahmoud Bensiam qui apporta beaucoup au club. Il était originaire d'Hussein-Dey et avait déjà présidé l'Olympique local: un musulman président d'un club Européen! Il était compétent, avait de l'influence et savait s'imposer. Aouf pouvait alors s'occuper de plus important. L'avenir sportif du club!"

Abderrahmane Aouf: "J'ai créé au sein du club alors en décadence une pépinière que j'entrainais tout seul".

Méhenna Rebaïne: "Il y avait des minimes, des juniors, l'équipe première, l'équipe réserve et l'équipe troisième. Nous avions 5 équipes qui jouaient et ça durait toute une journée."

Abderrahmane Aouf: "Je suis allé à Saida et j'ai ramené Bacoco* au Mouloudia. Le meilleur buteur à l'époque! Il a fait 6 matches** chez nous. Pour l'Aid El Fitr, il est retourné chez lui à Saida passer les fêtes. Un comité d'accueil fait de dirigeants du Gaïté Club et de gendarmes l'attendait. De peur d'aller en prison, il a préféré retourné à son club d'origine".

* Bacoco, de son vrai nom Ahmed Tandjaoui, n'avait que 15 ans à l'époque. Il jouait pour le Gaïté Club de Saida. Il a rencontré Aouf en secret et ont convenu d'aller séparément à la gare pour ne pas attirer l'attention. Les dirigeants Saidis qui ont eu vent de cela se sont présentés en masse sur les quais accompagnés de gendarmes. Bacoco s'est caché dans les toilettes et a attendu que le départ soit donné. Il s'est mis à courir alors et a sauté dans le train en marche.

** Bacoco restera 4 mois au MCA. Il jouera 25 saisons au Gaîté Club de Saida.

Abdelkader Belkessa: "On nous envoyait jouer sur des champs de patates. Des terrains de l'armée à El Harrach. Nous partions le matin, casse-croûte dans la musette, tracions le terrain, mettions les poteaux, installions les filets et nous jouions ensuite! Il y avait l'équipe troisième, l'équipe réserve et l'équipe première. Certains d'entre nous jouaient le matin dans une équipe et devaient rejouer l'après-midi dans une autre pour qu'elle ne déclare pas forfait."

Kaddour Sator: "Il arrivait au Mouloudia de recevoir au stade du Vieux-Kouba*. Il n'y avait ni gradins, ni tribunes et il s'y passait beaucoup d'incidents, de bagarres. Je me souviens d'un jour où les pieds-noirs ont essayé de molester les joueurs et le public du Mouloudia. Le président Bensiam a alors pris son fusil pour les intimider."

*Ce stade qui n'existe plus se trouvait à l'actuel emplacement de l'ENS.

1929 : Accession en seconde division

Mahmoud Abdoune "On sort champions de notre groupe. A la finale triangulaire, car il y avait 3 groupes, le Mouloudia a rencontré l'US El Biar, elle aussi championne de son groupe qu'il a battu par 2-1. Au second match contre l'Olympique Marengo à Blida, le Mouloudia a fait match nul 1 but partout, mais au retour le MCa a perdu par 5-0. Nous avons quand même accédé en seconde division. Nous étions deuxième et on a donc accédé d'office."

1931 : Première division

Abderrahmane Farès*: "L'ambiance au Mouloudia était sensationnelle, fraternelle, affective. Nos réunions se passaient au cercle du progrès. On s'offrait un café, un thé pas d'alcool et pas de primes non plus! On jouait pour les couleurs avec le cœur!"

*Il est né et a commencé à jouer au football à Akbou. Il arriva au Mouloudia lors de la saison 1931-1932 et y passa 2 saisons. Il fut l'un des signataires en 1962 de l'accord du Rocher Noir avec l'Etat Français pour la constitution d'un Etat Algérien.

1933 : La circulaire restrictive

Méhenna Rebaïne: "On avait du mal avec cette circulaire qui stipulait qu'on devait faire jouer dans l'équipe une majorité d'Européens sur le terrain (6 joueurs au moins) comme dans le conseil d'administration. C'était un moyen de nous mettre des entraves."

Mouloud Djazouli: "La directive ne provenait pas de la Ligue mais des pouvoirs publiques qui craignaient le Mouloudia. Certes, le club avait une étiquette sportive mais le fond était politique: Les gens venaient peu à peu au stade pour voir sur le terrain l'Arabe battre le Français ou le Français battre l'Arabe (...) A Dellys par exemple, ce fût le garde-champêtre qui déclarait le forfait du Mouloudia faute des six Européens dans l'équipe. Mais Louis Rivet, le président de la ligue d'Alger s'est opposé à la circulaire. Il faisait rejouer les matchs."

1936 : L'accession en Division d'Honneur

Ramdane Dahmoune: "Nous étions premiers ex-æquo avec l'US Blida. Nous avons fait un match de classement par deux fois et nous avons terminé à chaque fois sur un match nul au stade Raoul Zavéco d'El Harrach. Au troisième match, Mustapha Kerrarsi botte un coup franc des 35m en pleine lucarne et inscrit un but mémorable. Nous les avons donc battu par 1-0. On était les champions, les premiers! Mais il ne fallait pas en rester là. Nous devions encore disputer un match barrage contre la lanterne rouge de la division d'honneur pour nous assurer l'accession. C'était l'Olympique Marengo. Au stade d'El Harrach, nous avons joué deux rencontres qui se sont soldées par un score nul. A chacun de ces deux matches, Marengo nous menait par un 1 but avant que Yamaren n'égalise. Nous avons dû aller jouer le troisième match à El Affroun. Nous avons gagné par deux buts à un et l'accession était acquise. Le Mouloudia était en Division d'Honneur et ce fût la mêlée générale. Une bagarre comme pas possible."

Mouloud Djazouli: "Dès avant la fin de la partie, l'arbitre a compris qu'il y aurait du Grabuge. Il a commencé à se rapprocher des vestiaires et n'en a plus bougé. Au moment voulu, il a sifflé la fin de la partie et s'est éclipsé. Alors ce fût la bagarre. Le terrain n'était délimité que par une fine barrière en bois qui devait contenir tout ce beau monde. Tout le contour du stade était tombé d'un coup!"

Kaddour Sator: "Tout Alger s'est déplacé pour ce troisième match: taxis, vélos, autobus... Il y avait aussi toute la région: Blida, El Affroun, Mouzaïa... Il y avait une foule extraordinaire ce qui a obligé les adversaires à se tenir tranquilles. On craignait une émeute, une révolution. A la fin de la rencontre, les joueurs en sont venus aux mains. Un joueur mouloudéen a shooté d'un coup de poing l'avant-centre de Marengo avant de s'écrier: Il y est! le troisième but! "

1941 : Champion!

Mouloud Djazouli: "Il y avait 3 groupes: A, B et C. Le Racing Universitaire d'Alger et le Gallia Sport d'Alger ont terminé premiers de leurs groupes tout comme le Mouloudia. Le Mouloudia battit ces deux formations et sortit champion de guerre!"

1945 : Ce Mouloudia qui fait peur!

Mouloud Djazouli: "Nous avons terminé premiers ex-aequo avec l'AS Saint-Eugène. Et comme il y avait les évènements de Sétif, ils n'ont pas voulu nous faire jouer le match barrage. Nous avons formulé la demande de jouer cette reoncontre, mais l'ASSE a refusé. La ligue nous a donc déclaré tous deux champions."

1946 : Le complot!

Mouloud Djazouli: "Nous avons faillit retomber en première division d'un seul petit point! Il y avait un joueur I. qui avait renouvelé sa licence à l'ASSE et qui s'est présenté au Mouloudia pour y signer sa licence. Ce n'était plus un gamin. On lui a fait confiance (...) A tous les matchs que nous jouions des réserves étaient faites par nos adversaires, pour tant ce joueur I. restait affirmatif. Il n'avait rien signé à l'ASSE. Ce n'est que lorsque nous avons rencontré cette dernière que l'affaire se dévoila. L'ASSE a demandé une expertise de la licence signée par I. qui s'avéra être bel et bien la sienne. Ainsi, I nous fit perdre 7 matches. On allait être dans les 3 premiers, on s'est retrouvé en bas du tableau!

1947-1950 : L'éternel dauphin

Smaïn Khabatou: "Nous avons été éternels seconds au classement. Nous ne pouvions atteindre la première place car les clubs européens combinaient contre nous. Malgré cela, le travail accomplit par le Mouloudia a germé et a donné naissance à d'autres clubs.on jouait contre des clubs où bien des joueurs étaient des fils de gros colons! Eux comme nous savions à quoi nous en tenir et il était souvent difficile de terminer une rencontre dans le calme. "

1951 : L'invasion de Tunis

Smaïn Khabatou: "Pour la seconde fois de son histoire le Mouloudia accédait au 1/4 de finale de la coupe Steeg et il devait rencontrer Hammam-Lif à Tunis. Ce fût mémorable! Les wagons inox circulaient pour la première fois en Algérie. Le Mouloudia se permit d'organiser le déplacement de supporters à Tunis. Deux trains emmenèrent 2.500 supporters qui virent le match même si nous avons perdu 1-0. Mais nous avons fait à Tunis le record de spectateurs d'Afrique du Nord et donc, le record de la recette d'un match en Afrique du Nord."

1953 : Le sauvetage de l'USMB

Smaïn Khabatou: "Le Gallia Sport d'Alger et l'USM Blida étaient menacés de relégation. Le Gallia devait gagner contre le Mouloudia pour rester en division d'honneur de voir l'USMB chuter. Parmi les dirigeants du Gallia, il y avait des gens importants, membres du conseil municipal d'Alger et influents auprès de la ligue. L'un d'eux est allé voir notre gardien et un autre joueurs qui travaillaient à la mairie d'Alger et leur a dit: donnez-nous le match et je t'offre 250.000 francs. Ces deux joueurs sont venus nous avertir. Nous avons fait jurer tout le monde sur le Coran de ne pas se laisser corrompre (...) Le match fût serré, tendu. Il nous fallait faire tomber le Gallai pour maintenir en Division d'Honneur l'USMB. Après 20 minutes de jeu j'inscris le premier but d'u tir imparable des 25m. J'en rajoute un second qui me sera refusé. Nous sommes sortis de cette fournaise sur le score de 1-0 (...) Le dimanche suivant, nous avons laissé le match à l'USMB et le Gallia chutait. L'USMB se souvint du geste mais il importait que le Mouloudia fît son devoir vis-à-vis du sport musulman."

1956 : Le boycott

Mouloud Djazouli: "Au troisième match contre l'ASSE, le vase a débordé. Moi-même et Derriche avons été enchaînés. C'est Izzo qui nous a fait relâcher. Nous avons été désignés par un policier du Gallia: ce sont eux qu'il faut arrêter! J'ai eu les menottes pour la première fois. Izzo le gardien de l'ASSE nous connaissait. Izzo était brigadier et portait son uniforme. Il a demande à ce qu'on nous relâche immédiatement. Nous avions fait match nul. Le soir on s'est réunit et on a déclamé qu'il valait mieux arrêter. On nous a menacé de nous faire rétrograder en 4eme division nous avons répondu que nous préférions cela à perdre des vies humaines. C'est spontanément et devant la tournure des choses que nous nous sommes arrêtés*."

*Le Mouloudia était alors la seule équipe musulmane en Division d'Honneur. Tour à tour, les autres équipes musulmanes en divisions inférieures emboîteront le pas du Doyen et se retireront de toute compétition jusqu'à l'indépendance de l'Algérie et la création du premier championnat national algérien.