Moi Mouloudia!

Je suis de ces légendes qu’on imite sans jamais les égaler. Je suis de ces mythes que les peuples s’arrachent et s’approprient. Je suis de ces révolutions auxquelles les opprimés s’identifient. Je suis à moi seul un monument qui raconte tout un pays et je n’ai pas cessé de vous étonner. Moi, Mouloudia!

J’ai de tout temps été le porte-flambeau de la lutte non armée du peuple Algérien bien que j’ai vu nombre de mes enfants tomber en martyrs pour que vive l’Algérie. Mon histoire, aussi vieille que celle du nationalisme Algérien, a toujours été étroitement liée (jusque dans ma naissance-même) aux valeurs identitaires d’un peuple algérien opprimé.

Nous sommes en début des années 1920. Le pays se remet tant bien que mal de la première guerre mondiale qui s’est achevée quelques années plus tôt au prix de dizaines de milliers de vie exportées d’Algérie vers les premières lignes du front en Europe. Sur la plus grande place d’Alger au pied même de la Casbah, se dresse -telle une gifle donnée aux musulmans, la statue de Ferdinand-Philippe comme pour rappeler aux indigènes la défaite de l’Emir Abdelkader fondateur de l’état Algérien moderne. Comble de l’humiliation, le duc d’Orléans du haut de son cheval semblait défier fièrement de son épée le minaret de la mosquée Djamaa El Djedid.

C’est au pied de cette œuvre à la gloire du colonialisme que j’allais naître dans la tête d’un ancien joueur de football du Club Sportif Algérois par un matin du mois sacré de Ramadhan de cette année 1921. Abderrahmane Aouf (puisque c’est de lui qu’il s’agit), flânait sur la place des Martyrs (place de la République à l’époque) transformée en immense marché pour la circonstance beaucoup plus pour passer le temps en cette journée du mois sacré que pour faire les courses nécessaires au ftour du jour. Non loin de lui, sur le peu d’espace libre laissé sur l’esplanade, des enfants essayaient de jouer au foot avec un ballon en papier qu'ils avaient confectionné lorsqu’un régiment de l’armée Française faisait son apparition. L’instant allait être décisif dans ma création. Ce qu’allait entendre Aouf à ce moment-là, lui confèrera toute la force nécessaire pour faire face aux multiples obstacles qu’allait dresser l’administration coloniale pour m’empêcher de voir le jour. Arrivé à hauteur des petits sportifs du jour, un des militaires Français lancera à son camarade « Voici le Parc des Princes des Arabes ! ». La phrase sonnera tout au long de la journée comme une insulte dans les oreilles de Abderrahmane au point où il n’en dormira pas le soir. Une injustice qu’il se mettra à réparer dès le lendemain avec ses amis.

Quelques semaines après, le 7 août 1921, veille du Mawlid Ennabawi et au terme d’âpres préparatifs, toute la bande se réunira  au café Yahi (Banachere à l’époque) et décidera de la proclamation officielle de ma naissance. Il restera tout de même un détail à régler. Quel nom allait-on me donner ? On pensera à Eclair sportif d’Alger, à Croissant Club d’Alger, à l’Etoile Sportive d’Alger et, même, à la Jeunesse Sportive d’Alger sans que aucune de ces appellations ne fasse l’unanimité parmi les présents. Mais on allait bel et bien me trouver un nom ce soir là. Personne ne sait vraiment qui allait le faire, mais tout le monde sait comment. Au milieu du brouhaha du café, une voix allait s’élever et crier « Mouloudia ! ». Puis rien. Le silence. Le mot, fraîchement inventé, sonnait tel un doux grincement d’une porte du paradis. Référence suprême à ma double appartenance arabe et musulmane, mon nom sera un défi lancé par cette bande d’indigènes à l’administration coloniale à la hauteur de cette imposante statue qui surveille nuit et jour Djamaâ el Djedid. Je me tiendrai avec arrogance face à l’histoire, à l’injustice et à l’oubli. Mieux, je serai le Mouloudia Chaâbia Al-djazaïria, car c’est par le peuple et pour la nation que j’allais naître, et cela, l’administration française n’allait pas si facilement l’accepter.

Aouf passera toute la nuit du 7 au 8 août à ficeler son dossier de création du club avant d’envoyer une demande officielle au préfet d’Alger. Demande qui mettra en branle la machine bureaucratique française dans le but de faire renoncer le jeune Casbadji coûte que coûte à son projet. C’était sans compter sur la détermination de Abderrahmane qui gardait en tête la scène à laquelle il avait assisté quelques semaines plus tôt sur la place des martyrs. On lui reprochera d’abord son âge (19 ans et demi) sous prétexte qu’il était mineur aux yeux de la loi (la majorité était fixée à 21 ans à l’époque) et ne pouvait donc pas prétendre à la présidence d’une association. L’Algérois déjouera ce piège avec habilité en falsifiant les documents remplaçant Abderrahmane (son prénom) par Abdelmalek Aouf (mari d’une de ses tentes).  L’administration coloniale n’y verra que du feu. Mais le préfet le convoquera à deux reprises pour écouter sa réponse à propos de deux accusations qui frôlaient la trahison et qui auraient pu le faire jeter en prison. D’abord, vis-à-vis de la nécessité de la création d’un club sportif musulman. Mon créateur répondra habilement que le principal but était de préparer les musulmans au service militaire, de les garder en bonne forme physique pour offrir à la France les soldats qu’elle méritait. Le Préfet se laissera berner pour re convoquer une seconde fois mon fondateur qui devait cette fois répondre du choix des couleurs. Aouf expliquera calmement que le vert  représentait le paradis et le rouge l’enfer.

La puissante administration Française se fera battre à son propre jeu même s’il me faudra attendre jusqu’au 1er octobre suivant pour être officiellement reconnu. 14 jours plus tard, je faisais ma première apparition dans un stade à la Pointe-Pescade. Je subis alors une lourde défaite face à la riche formation de l’Elan Bab El Oued (8-0) mais ça ne me découragera pas, bien au contraire. Au-delà des résultats très moyens que j’enregistre lors de ma première année de création, partout où la nouvelle de ma naissance était arrivée, elle a suscité joie et mobilisation. Bientôt, toutes les villes d’Algérie allaient connaître la naissance d’un, sinon, deux ou trois clubs musulmans. C’est ainsi que je m’en suis allé apprendre aux enfants des 4 coins du pays une identité que l’école ne leur reconnaissait pas. Et c’est en vert et rouge que je m’en suis allé semer les graines de l’espoir dans un pays soumis aux caprices d’une certaine Marianne. En vert, couleur de l’espoir et de l’Islam et en rouge couleur de l’amour du pays et du sacrifice.

L’année suivante, j’adhère à la ligue régionale d’Algérie et je joue en 5eme division. Au terme d’une très difficile saison, j’arriverai à me hisser en 4eme division où je végèterai dans l’oubli jusqu’en 1928, année de mon premier sacre et c’est en champion que je fais mon entrée en 3eme division. Division que je quitterai en 1931 pour ne plus être qu’à deux marches de la division d’honneur. Deux marches qui me seront des plus pénibles à gravir. Je passerai 5 années en seconde division ratant l’accession de peu à chaque fois jusqu’en 1936 et l’historique victoire en match barrage sur l’Olympique Marengo au stade d’El Afroun 2-1 (les deux premières rencontres qui se sont déroulées à El Harrach se sont soldées par le même score 1-1).

1945, année de la prise de conscience du nationalisme Algérien, sera mienne. Je serai sacré pour la première fois champion ex aequo avec l’AS Saint-Eugène. Un titre que je raterai de peu à 11 reprises arrivant second de 1939 à 1944 et de 1946 à 1952. Je me consolerai, alors, avec la coupe Fanconi que je remporterai à deux reprises en 1948 et 1951 et dont je serai le finaliste malheureux en 1952.

1956, à la veille de la bataille d’Alger, je décide rendre hommage à mes fans tabassés par les policiers Français dans les gradins du stade Boloughine simplement parce qu’ils ont manifesté leur joie car je venais d’égaliser face à l’Association Sportive locale. Je me retire 48 heures plus tard (le 13 mars) de toute compétition sportive malgré la pression des autorités coloniales pour me faire changer d’avis. Je ne servirai pas le sombre projet Français qui cherchait à démontrer que tout allait bien en Algérie. Je serai suivi, entre autres, par l’USM Blida, le NAHD, le RCK, l’USMH, et l’USMA … etc. Je ne retrouverai la compétition qu’à l’indépendance. Je me classerai second lors du premier championnat de l’histoire de l’Algérie indépendante.

1965, suite à des incidents en fin de rencontre contre le MCO, le ministre des sports me fait rétrograder en division d’honneur. Mes déboires continuent avec l’instauration d’une seconde division. Ainsi, malgré mon éclatante victoire en division d’honneur la saison suivante, je n’accèderai pas en première mais en seconde division. Piqué à vif, je me renforcerai des Betrouni, Chaouchi, Berkani, Kaoua, Guedioura, Tahi et bien d'autres avant de rejoindre la nationale une en 1968 soit 3 ans après l’avoir injustement quitté. Division que je manque de remporter en 1970 terminant à la seconde marche du podium. Ce ne sera que partie remise.

Une année plus tard, soit exactement le 13 juin 1971, je hisse haut et fort mes couleurs annonçant le début d’une décennie de domination. Je remporte ma première coupe d’Algérie face au voisin Usmiste, exploit que je rééditerai à 5 reprises  et qui me permettra de remporter l’année suivante mon premier titre international lors de ma toute première participation. Après avoir balayé l’Espérence de Tunis par 3-0, je dispose du Club Africain en finale de coupe maghrébine des vainqueurs de coupe et remporte le sacre.

Fort de ce titre, je domine le championnat Algérien l’année suivante (1972) et remporte le premier de mes sept titres de champion d’Algérie de mon histoire. Je prends goût aux consécrations, et c’est naturellement que j’enchaînerai avec une coupe d’Algérie (1973), une coupe du Maghreb des vainqueurs de coupes (1974) et un autre championnat d’Algérie (1975). Titre qui m’ouvrira les portes de la gloire.

1976, contre toute attente et envers toutes les recommandations fédérales de l’époque, je prends la décision de prendre part aux différentes rencontres en Coupe d’Afrique des clubs champions tout en gardant un œil sur les deux compétitions locales.  La saison sera tout simplement exceptionnelle.

Malgré mes ratés en coupe maghrébine des clubs champions, je décroche ma troisième coupe d’Algérie face au MO Constantine, avant d’aller battre la JSK 15 jours plus tard à Tizi-Ouzou pour être sacré Champion d’Algérie pour la 3eme fois. J’enregistre mon tout premier doublé et je ne m'en contenterai pas. Fort de ma légendaire attaque B avec notamment les Bencheikh, Betrouni, Bachta, Bellemou et  Bousri je remporte le 18 décembre 1976 à 23h le tout premier trophée africain jamais remporté par une équipe Algérienne de football en disposant du Hafia Conakry aux tirs au but 4-1 (l’aller comme le retour s’étant soldés par le même score 3-0).  C’est le triplé historique que je suis le seul à détenir jusqu’à présent en Algérie et qui me vaudra une invitation du Real Madrid qui m’accueillera avec les honneurs lors d’un tournoi international à Santiago Bernabéu.
Je reviendrai à la charge en remportant deux autres championnats en 1978 et 1979 et une coupe d’Algérie en 1983 sur le compte de l’ASMO (4-3) avant de re sombrer en seconde division pour une saison.

La suite ? Une longue traversée du désert jusqu’en 1998. Je donnerai l’alerte en remportant la coupe de la Ligue face au CA Batna. Titre que je défendrai l’année suivante face au WAT et que je réussirai à garder. Ceci me donnera le courage pour émerger à nouveau.
1999, les Saïfi et Benali me donneront le courage de relever la tête le temps d’une saison. Je serai sacré champion d’Algérie pour la 6eme fois 20 ans après mon dernier titre. A Oran, je ne laisse aucune chance à la JSK. Mes fans croient en ma résurrection mais je sombrerai encore en 2002 le temps d’une saison dans les abysses de la seconde division.

Mais 2002 n'a pas été que douleur pour moi. Je suis rétablit dans mes droits par l'état algérien qui décide, enfin, en reconnaissance à mon apport à la guerre de libération et nationalisme algérien de m'officialiser en tant que patrimoine national historique. Le ministre de la jeunesse et des sports de l'époque fera même un pèlerinage sur les lieux de ma naissance. Une reconnaissance immortalisée par une plaque commémorative sur laquelle on peut lire "Pour la prospérité et en reconnaissance au Doyen des clubs Algériens".

Le 15 juin 2006, je renoue, enfin, avec la consécration. Sous la houlette de François Bracci, j’écrase mon voisin de Soustara par 2-1 et remporte ma 5eme coupe d’Algérie. J’enchaînerai avec la Super Coupe d’Algérie que j’arracherai des mains de la JSK par le même score. Je fêterai ce sacre face à l’AS Fiorentina dans une soirée mémorable à Alger (1-1).

2007, je retrouve l’USMA pour ma sixième finale de coupe d’Algérie au stade du 5  juillet dans un remake de la précédente saison. Je ne perds jamais une finale et l’USMA allait le comprendre pour la seconde saison consécutive suite à un superbe tir de Hadjadj. Je brandis mon sixième trophée de Dame coupe et resterai fidèle à ma réputation face à l’ES Sétif en Super Coupe d’Algérie que j’écraserai par 4-0.

Juin 2008, je me fais dépouiller par la Sonatrach de toutes mes sections sportives et devient un club exclusivement de football. L'entreprise pétrolière me coupe les vivres, le divorce, fait dans la douleur, est désormais consommé. J'entame la saison 2008-2009 affaiblit mais je me vengerai la saison suivante.

Juin 2010, 10 années après mon sixième titre national, je fête le septième face au MSPB au stade du 5 juillet après une longue course-poursuite avec l’ES Sétif. Un titre qui m’ouvre droit à participer à la coupe de l’UNAF des clubs champions dont je serai malheureux finaliste face au Club Africain. Je me consolerai en arrivant malgré toutes le embûches en phase de poules de la Ligue des champions africaine.

La saison 2010-2011 sera celle de la honte. Avec un staff technique des plus faibles de mon histoire et amoindri de 18 joueurs et pas des moindres en fin de contrat, j'échappe de justesse à l'enfer de la ligue 2. Je défendrai crânement ma survie jusqu’à la dernière journée du championnat et échappe de justesse à la relégation. Transformé en SPA, les problèmes financiers, la mauvaise gestion et le flou qui entoure la vie du club notamment l’origine douteuse de son financement feront fuir les prétendants à mon éventuel rachat. J’ai du mal à retenir mes joueurs qui préfèrent fuir quitte à aller se perdre dans des clubs de seconde zone plutôt que de se laisser perdre par mes tracas quotidiens. Résultat direct,après une bonne entrée en matière face à l'EST à Alger, je me fais humilier en seconde journée de la phase des poules de la ligue africaine des champions à Casablanca face au WAC local 4-0. Je subis le même sort au Caire (2-0) face au Ahly local et à Tunis (4-0) face à l'Espérance. Je me révolte lors de la dernière journée de la compétition et défend mon statut de juge en battant le WAC à Alger par 3 buts à 1 mettant fin aux rumeurs d'arrangement. Je sors de la compétition par la grande porte et aurai même pu prétendre à une qualification aux demi finales si j'avais pu marquer ce but tant espéré par mes supporters au 5 juillet face au Ahly, rencontre que j'avais entièrement dominé.

La saison 2011-2012 sera dans la continuité de sa précédente. En seulement 7 mois je consomme 4 entraineurs (Benchikha, Menguellati, Bracci, Bouhellal) et vis la plus importante crise de confiance entre direction désemparée, staff technique dépassé et joueurs désintéressés de mon avenir d'un côté et mes fidèles enfants, mes supporteurs, de l'autre. Le destin se déchaîne contre moi et les guerres intestines entre certains de mes dirigeants ameuteront toute sorte de charognards appâtés par ma position de proie facile.

Après un été des plus houleux où l'irresponsabilité des uns et l'égoïsme des autres poussés à l'extrême par leur appétit toujours plus grand à manquer de peu de plonger le pays dans un tourbillon de violence au prétexte ridicule de l'intérêt du Mouloudia, l'état réagit et décide de nationaliser le club. Ce sera chose faite le lundi 10 décembre 2012 lorsque la SONATRACH achète la majorité écrasante des actions de la SSPA Mouloudia. Le peuple se réjouit mais pas pour longtemps.

Il sera écrit pour la prospérité de l'histoire que le Mouloudia devait être l'arbre qui cacherait l'immensité du ridicule algérien. 1er mai 2013, le Doyen joue et perd sa huitième finale de coupe d'Algérie. Une première qui fera d'autant plus mal que l'adversaire du jour se nommait USMA. Le Doyen ne déméritera pas maisface à un arbitre que l'histoire retiendra sousle nom de "Minable Haimoudi" les jeux étaient fait d'avance. De faute pour Djallit, l'obscur homme ennoir transforme l'action en coup franc pour Benmoussa. Une seule action, un seul but et c'est la crise.  Les Mouloudéens usent de leur droit et refusent de monter à la tribune oficielle récupérer leurs médailles. L'état sévit de façon exemplaire en brandissant le prétexte de l'humiliation faite au protocole ce sera une radiation à vie pour le coordinateur de l'équipe et une suspension de deux saisons pour son entraîneur et son portier et d'une saison pour son capitaine cassant tout bonnement la bonne courbe sur laquelle était placé le club.   

Signe prédictif ou simple coïncidence, quelques mois plus tôt, en novembre 2011, la maison qui a vu ma naissance s'effondre partiellement dans la plus grande indifférence. Seule la plaque commémorative encore accrochée à son entrée semble défier fièrement le destin. Mais jusqu'à quand?